Feuilles Au Vent..

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05 août 2008

Eyes Wide Shut ou la Waltz II..

    Réalisé en 1999, Eyes Wide Shut a pour thème principal le rapport Eros/Thanatos cher à Kubrick mais aussi le complot et la jalousie. Le film sera aussi le dernier du réalisateur, qui décède la même année, le montage a peine terminé.

Sorte de testament filmique, ce treizième film est aussi un récapitulatif de ses tendances musicales, puisque tous les genres qu’il a synchronisé tout au long de sa carrière sont ici représentés. Ainsi la réception des Ziegler est accompagnée par une musique jazz, la scène d’amour du couple Cruise-Kidman est portée par la pop-rock de Chris Isaak ; on assiste à la scène d’orgie sur un fond lancinant de musique indienne, et le générique est superbement porté par une valse.


Ainsi les premières lettres du générique sont donc introduites par la Jazz Suite Waltz II de Dimitri Chostakovitch. Le choix de ce morceau n’est pas anodin, il sert à la narration qu’il illustre presque autant voire plus que les paroles des personnages.

La musique occupe tout l’espace sonore de l’incipit. C’est d’ailleurs une caractéristique des films de Kubrick : les bruits sont toujours réduits au strict minimum (rappelons nous 2001 Odyssée de l’espace), laissant ainsi une place privilégiée à la musique. 
Et comme dans 2001, Odyssée… où les moments calmes sont assistés par une valse viennoise, la légèreté de la Waltz II dans Eyes Wide Shut nous laisse croire que nous allons assister au bonheur d’un couple.

Elle semble symboliser le bonheur paisible quotidien, l’harmonie de la vie conjugale. Bill cherche son portefeuille tandis qu’Alice se prépare à sortir dans la salle de bain, la musique exprime alors une sorte de train-train quotidien de la vie du couple. Lorsque Bill éteint la chaîne hi-fi et que la musique s’arrête, nous comprenons qu’il s’agit d’une musique diégétique et non pas d’accompagnement à la narration.
La musique appartient donc intrinsèquement à ce couple, qu’elle caractérise. Elle est ici seule narratrice de ce fragment introductif. Elle illustre parfaitement ce « couple parfait », lisse. C’est une sorte de marche majestueuse qui épouse les déplacements fluides de la caméra qui suit les deux personnages mouvant dans cet espace luxueux.
Tout les caractérise comme couple modèle (image qui sera de nouveau donnée d’eux lors de la séquence suivante chez les Ziegler) : ils sont bien habillés, costard et nœud papillon pour Monsieur et robe de soirée pour Madame, ils semblent préoccupés par le retard qu’ils ont à une soirée où ils sont attendus, ils sont, bien entendu beaux, évoluent dans un décor luxueux et bourgeois. Chaque petit détail joue son rôle : Bill ne cherche pas ses clés mais son portefeuille (rapport à l’argent, à l’identité), il ne l’embrasse pas goulûment mais dépose un baiser dans son cou (encore une marque de délicatesse et d’élégance) .La musique est à l’image du couple : lente et élégante, ample, gracieuse.
On l’entendra de nouveau lors d’une séquence de la vie quotidienne, Bill passant ses consultations pendant qu’Alice s’occupe de leur fille. Là encore, la vie parfaite du couple est mise en avant : ce parfait mari insensible aux attraits de sa patiente nue, cette épouse qui s’occupe du foyer et de leur enfant…Un mari doué et professionnel, une femme dévouée et patiente…

Enfin, Waltz II est aussi la symbolisation de l’intimité féminine. L’image de la mère est érotisée par le corps d’Alice autant que par la musique. Première image du film, cette mue, ce changement de peau annonce d’entrée l’une des thématiques du film, à savoir le corps et la possession du corps. Le violon entame une phrase de hauteur plus aiguë alors que la robe de Kidman lui tombe des hanches, elle esquisse d’ailleurs un pas de danse et un léger mouvement d’épaules. La musique sublime cette brève mise à nu, qu’elle chorégraphie.


Ainsi l’emploi de ce morceau n’est pas anodin, car la musique joue un rôle dans la caractérisation des personnages principaux, qu’elle introduit en quelque sorte. Pourtant elle sera trompeuse car l’intrigue nous dévoilera les failles de ce couple en apparence trop lisse et qui sera éprouvé. Ainsi la musique fait-elle aussi office de fausse piste, qui nous amène à croire au bonheur sans ombre de ce couple.
Pourtant, après diverses péripéties, le couple se retrouve, et le film se clôt, de nouveau sur la Waltz II. La boucle est bouclée, fin du cauchemar et retour au bonheur routinier pour ce duo amoureux. Ou bien, ne serait-ce encore, qu’une illusion ?


S. Belgnaoui

Posté par feuilleauvent à 00:07 - Réflexions en vrac - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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