Feuilles Au Vent..

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05 août 2008

Mulholland Drive

                Après le chef-d’œuvre poétique Elephant Man, le violemment hollywoodien Saylor et Lula ou encore le dérangé Twin Peaks, Fire Walk With Me, le fou génie David Lynch signe en 2002 le second volet de son triptyque, Mulholland Drive, suite du schizophrénique Lost Highway.

Raflant au passage le prix de la mise en scène à Cannes en 2001 et du meilleur film étranger aux Césars 2002, David Lynch plante ici son cadre dans le folklore hollywoodien, où il mêle intrigue policière sur fond de complot, illusions chimériques et critiques acerbes d’une industrie cinématographique despotique. Il garde les intrigues tortueuses et le côté film noir de Lost Highway, mais avec une incroyable poésie en plus.

Le metteur en scène mélange ici ses grandes thématiques fétiches déjà explorées dans son long-métrage précédent et qui sont le dédoublement, la frontière rêve/réalité ainsi que l’identité. Dans cette ville californienne où chacun tente d’usurper une autre identité, les personnages de Betty (Naomi Watts) et Rita (Laura Elena Harrings) se cherchent et sont en quête de cette identité perdue. C’est ici que s’insère une trame policière ainsi qu’une critique omniprésente de l’industrie hollywoodienne, assimilée à une gigantesque mafia aux manitous italiens qui détiendraient d’une main de fer tout le cinéma américain. Dans le duel serré et inégal entre les producteurs Catigliani et le jeune Adam Keshner (Justin Theroux), Keshner représente cette voix de l’artiste en demande de liberté d’expression et d’action artistique. Mais l’affrontement n’est pas si manichéen qu’on le croit, puisque Theroux incarnera dans toute la seconde partie du film l’image d’un réalisateur corrompu et imbu de lui-même.
Lynch se joue des clichés-types en les mettant en scène : le Cow-boy sorti de nulle part en icône accessoirisée, le "vieux beau" de série B qui donne la réplique à Betty durant son audition, ou encore Betty elle-même, en égérie holywoodienne symbole de la fétichisation, mettant ainsi en relief ce cinéma Holywoodien qui se contente de ses propres icônes.
Contrepoint également de ces clichés, avec entre autres ce magnifique travelling progressif lorsque Betty se rend sur le plateau de tournage d’Adam, leurs regards croisés s’entrechoquant dans ce coup de foudre imprévisible, avant que la belle en retard s’enfuie telle une Cendrillon sur les coups de minuit.

Le film est superbement porté par le duo d’actrices, Harring en beauté froide et sculpturale opposée à l’ingénue Watts, innocente et tendre. Visages et corps torturés et mis à l’épreuve, objets d’occultisme qui peuvent disparaître ou s’inverser à tout moment. Lynch rappelle ici subtilement la caractéristique propre de l’actrice, dont la tâche de construire des apparences est à la fois synonyme de sa propre déconstruction et de son extinction. Chez le réalisateur-prestigitateur, les acteurs racontent autant par ce qu'ils donnent à voir que par ce qu'ils empêchent de voir. Aucune anticipation possible du spectateur dans les plans serrés et sans profondeur de champs de Lycnh, aussi bien que dans ce jeu constant d'identification malmenée, avec ces actrices interchangeables qui se font chacune leur place aux côtés de l'autre, et surtout - et c'est là toute le tragique du film - au détriment d'une autre. Reprenant sa thématique chère de la dualité, Lynch nous pose une nouvelle fois devant l'évidence : il s'agit moins ici de la création d'un double que de l'invention du même.

Mais Mulholland Drive c’est surtout, comme de nombreux films de Lynch, un monde de symboles. Images subliminales et métaphoriques sous forme de la très célèbre boîte bleue évidemment, sorte de coffre-fort version plastique des chimères de la protagoniste Diane-Betty, mais aussi des couleurs rouges et roses, des leit motiv répétitifs mystérieux à sens double, un masque monstrueux apparu derrière un mur. On pourrait s’attarder sur la scène du Winkies, où nous sommes confrontés à deux personnages masculins dont nous ne connaissons pas l’identité et qui n’ont en apparence rien à voir avec l’intrigue, relatant une sorte de rêve mystérieux sur lequel pèserait la menace de cette caméra haletante derrière leurs épaules, tel un intrus les épiant, puis confrontés à ce monstre identitaire auquel Dan (l’un des deux personnages) essaye de fuir. Pièce du puzzle incompréhensible au premier visionnage, et qui pourtant se révèle être la clé de lecture et la métaphore du film dans son ensemble.
Grilles d’interprétations multiples s’entrecroisant, se rejoignant et se contredisant elles-mêmes, nourrissant ces interprétations saugrenues qui s’accumulent et se fondent.
Mais il ne faut pas non plus confondre le film avec un pot pourri à travers lequel on pourrait voir tout et n’importe quoi. Il y a bien évidemment une ligne directrice, l’intrigue de cette jeune femme désespérée, actrice ratée et amoureuse blessée, qui après avoir commandité ce qui semble être le meurtre de la femme aimée, s’enferme dans une sorte de rêve (éveillé ?), alternative de vie espérée et manichéenne dans laquelle elle aurait la belle part, mais qui est vite rattrapée par les ombres pesantes de l’horrible réalité qu’elle tente de fuir. Et comme pour Lost Highway, pas d’échappatoire ou de rédemption possible par le rêve, le film s’achève sur une touche résolument noire et pessimiste.
Le grand culot de Lynch est ici de commencer le film par ce rêve, nous faisant ainsi croire pendant les deux tiers du film à ce que l’on voit à l’écran, avant de renverser l’intrigue au bout de deux heures entières, reniant ainsi tout ce qu’il venait de construire et mettant le spectateur face à sa fourberie : tout ce que nous venons de voir n’était qu’un leurre, et nous y avons cru autant que la protagoniste.

Mulholland Drive c’est donc ce film magique, à la frontière des genres, cette route sinueuse et tortueuse d’une conscience en mal d’elle-même, d’illusions brisées et d’une réalité cruellement plate, le tout dans une incroyable poésie noire débordant des cadres aux couleurs claires et lumières sombres. Avec ce film, Lynch signe donc une énigme chimérique dont les questions restent constamment en suspens et en reformulations, et qui a mes yeux se révèle être l’un des chef-d’oeuvres les plus fascinants et grandioses du cinéma actuel. Et pour reprendre une expression de Jean-Louis Leutrat dans son Prélude de l'Image Récalcitrante, un film "sans réponse, ou qu'aucune réponse n'épuise". Silencio.

S.Belgnaoui

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